Le texte de Georges Orwell présenté au lecteur ci-dessous, a été traduit de l'anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun. On est ici loin des élucubrations d'un Jean-Claude Michéa
(cf. Les intellectuels, le peuple et le ballon rond, 1998).
L'esprit sportif
Maintenant que
l'équipe de football du Dynamo est rentrée dans son pays, il est enfin
possible de déclarer publiquement ce que beaucoup de gens raisonnables
déclaraient en privé avant même son arrivée (1). A savoir que le sport est une
source inépuisable d'animosité et que si une telle visite avait eu un effet
quelconque sur les relations anglo-soviétiques, ce ne pouvait être que de les
rendre un peu plus mauvaises.
La presse elle-même n'a pu dissimuler le fait
qu'au moins deux des quatre matchs disputés avaient suscité beaucoup
d'animosité. Au cours du match contre Arsenal, d'après ce que m'a dit un
spectateur, deux joueurs, un Britannique et un Russe, en sont venus aux mains
et la foule a hué l'arbitre. On m'a également rapporté que le match de Glasgow
n'avait été, du début à la fin qu'une mêlée. Et il y a eu aussi cette
controverse typique de notre époque de nationalisme, sur la composition de
l'équipe d'Arsenal. Était-ce vraiment une équipe nationale comme l'affirmaient
les Russes, ou simplement un club de championnat, comme le soutenaient les
Britanniques ? Et est-il vrai que l'équipe du Dynamo a brusquement interrompu
sa tournée pour éviter de rencontrer une véritable formation nationale ? Comme
d'habitude, chacun répond à ces questions en fonction de ses préférences
politiques. Il y a cependant des exceptions. J'ai remarqué avec intérêt, comme
une parfaite illustration des passions malsaines suscitées par le football,
que le correspondant sportif du russophile News Chronicle avait adopté une
ligne antirusse et soutenu qu'Arsenal n'était pas une formation nationale. Il
est certain que cette controverse se prolongera des années durant dans les
notes en bas de pages des livres d'histoire. En attendant, le résultat de la
tournée du Dynamo, si l’on peut parler de résultat, aura été de créer de part
et d'autre un regain d'animosité.
Et comment pouvait-il en être autrement ? Je
suis toujours stupéfait d'entendre des gens déclarer que le sport favorise
l'amitié entre les peuples, et que si seulement les gens ordinaires du monde
entier pouvaient se rencontrer sur les terrains de football ou du cricket, ils
perdraient toute envie de s'affronter sur les champs de batailIe. Même si
plusieurs exemples concrets (tels que les jeux olympiques de 1936) ne
démontraient pas que les rencontres sportives internationales sont l'occasion
d'orgies de haine, cette conclusion pourrait être aisément déduite de quelques
principes généraux.
Presque tous les sports pratiqués à notre époque sont des
sports de compétition. On joue pour gagner, et le jeu n'a guère de sens si
l'on ne fait pas tout son possible pour l'emporter. Sur la pelouse du village,
où l'on forme les équipes et où aucun sentiment de patriotisme local n'entre
en jeu, il est possible de jouer simplement pour s'amuser et prendre de
l'exercice : mais dès que le prestige est en jeu, dès qu'on commence à
craindre de se couvrir de honte soi-même, son équipe, et tout ce qu'elle
représente si l'on est perdant, l'agressivité la plus primitive prend le
dessus. Quiconque a participé ne serait-ce qu'à un match de football à l'école
le sait bien. Au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de
guerre. Cependant ce qui est très révélateur, ce n'est pas tant le
comportement des joueurs que celui des spectateurs ; et, derrière ceux-ci, des
peuples qui se mettent en furie à l'occasion de ces absurdes affrontements et
croient sérieusement - du moins l'espace d’un moment - que courir, sauter et
taper dans un ballon sont des activités où s'illustrent les vertus nationales.
Même un jeu exigeant peu d'efforts comme le cricket, qui demande plus
d'habileté que de force, peut engendrer une grande hostilité, comme on l'a vu
à l'occasion de la polémique sur le body-line bowling (2) et sur le jeu
brutal de l'équipe d'Australie lors de sa tournée en Angleterre, en 1921. Mais
c'est bien pire encore lorsqu'il s'agit de football : dans ce sport, chacun
prend des coups et chaque nation possède un style de jeu qui lui est propre et
qui parait toujours déloyal aux étrangers. Le pire de tous les sports est la
boxe : un combat entre un boxeur blanc et son adversaire noir devant un public
mixte est un des spectacles les plus répugnants qui soient au monde. Mais le
public de matchs de boxe est toujours répugnant, et le comportement de femmes,
en particulier, est tel qu'à ma connaissance l'armée ne leur permet pas
d'assister aux rencontres qu'elle organise. En tout cas, il y a deux ou trois
ans, à l'occasion d'un tournoi de boxe auquel participaient la Home Guard et
l'armée régulière on m'avait posté à la porte de la salle avec la consigne de
ne pas laisser entrer les femmes.
En Angleterre, l'obsession du sport fait des
ravages, mais des passions plus féroces encore se déchaînent dans des pays
plus jeunes où le sport et le nationalisme sont eux-mêmes des phénomènes
récents. Dans des pays comme l'Inde ou la Birmanie de solides cordons de
police doivent être mis en place, lors des matchs de football, pour empêcher
la foule d'envahir le terrain. En Birmanie, j'ai vu les supporters d'une des
équipes déborder la police et mettre le gardien de but de l'équipe adverse
hors de combat à un moment critique. Le premier grand match de football
disputé en Espagne il y a une quinzaine d'années a été l'occasion d'une émeute
impossible à maîtriser. Dès lors que l'on suscite un violent sentiment de
rivalité, l'idée même de jouer selon les règles devient caduque. Les gens
veulent voir un des adversaires porté en triomphe et l'autre humilié, et ils
oublient qu'une victoire obtenue en trichant ou parce que la foule est
intervenue n'a aucun sens. Même lorsque les spectateurs n'interviennent pas
physiquement, ils tentent au moins d'influencer le jeu en acclamant leur camp
et en déstabilisant les joueurs adverses par des huées et des insultes. A un
certain niveau, le sport n'a plus rien à voir avec le fair-play. Il met en jeu
la haine, la jalousie, la forfanterie, le mépris de toutes les règles et le
plaisir sadique que procure le spectacle de la violence : en d'autres termes,
ce n'est plus qu'une guerre sans coups de feu.
Au lieu de disserter sur la
rivalité saine et loyale des terrains de football et sur la contribution
remarquable des Jeux olympiques à l'amitié entre les peuples, il faudrait
plutôt se demander comment et pourquoi ce culte moderne du sport est apparu.
La plupart des sports que nous pratiquons aujourd'hui sont d'origine ancienne,
mais il ne semble pas que le sport ait été pris très au sérieux entre l'époque
romaine et le XIX siècle. Même dans les public school britanniques, le culte
du sport ne s'est implanté qu'a la fin du siècle dernier. Le Dr Arnold,
généralement considéré comme le fondateur de la public school moderne, tenait
le sport pour une perte de temps pure et simple. Par la suite, le sport est
devenu, notamment en Angleterre et aux États-Unis, une activité drainant
d'importants capitaux, pouvant attirer des foules immenses et éveiller des
passions brutales, et le virus s'est propagé d'un pays à l'autre. Ce sont les
sports les plus violemment combatifs, le football et la boxe, qui se sont le
plus largement répandus. Il ne fait aucun doute que ce phénomène est lié à la
montée du nationalisme - c'est-à-dire à cette folie moderne qui consiste à
s'identifier à de vastes entités de pouvoir et à considérer toutes choses en
termes de prestige compétitif. En outre, le sport organisé a plus de chances
de prospérer dans les communautés urbaines où l'individu moyen mène une
existence sédentaire, ou du moins confinée, et a peu d'occasions de
s'accomplir dans son activité. Dans une communauté rurale, un garçon ou un
jeune homme dépense son surplus d'énergie en marchant, en nageant, en lançant
des boules de neige, en grimpant aux arbres, en montant à cheval et en
pratiquant des sports où c'est envers les animaux qu'on se montre cruel, tels
que la pêche, les combats de coqs et la chasse des rats au furet. Dans une
grande ville, il faut participer à des activités de groupe si l'on recherche
un exutoire à sa force physique ou à ses instincts sadiques. L'importance
qu'on attache au sport à Londres et à New York évoque celle qu'on lui
accordait à Rome et à Byzance, au Moyen Age en revanche, sa pratique, qui
s'accompagnait sans doute d'une grande brutalité physique, n'avait rien à voir
avec la politique et ne déclenchait pas de haines collectives. Si l'on
souhaitait enrichir le vaste fonds d'animosité qui existe aujourd'hui dans le
monde, on pourrait difficilement faire mieux que d'orgarniser une série de
matchs de football entre juifs et Arabes, Allemands et Tchèques, Indiens et
Britanniques, Russes et Polonais, Italiens et Yougoslaves, en réunissant
chaque fois un public de cent mille spectateurs, composé de supporters des
deux camps. Bien entendu, je ne veux pas dire par là que le sport soit l'une
des causes principales des rivalités internationales ; je pense que le sport à
grande échelle n'est lui-même qu'un effet parmi d'autres des causes qui ont
engendré le nationalisme. Cependant il est certain qu'on n'arrange rien en
envoyant une équipe de onze hommes, étiquetés comme champions nationaux,
combattre une équipe rivale, et en accréditant l'idée que la nation vaincue,
quelle qu'elle soit, « perdra la face ».
J'espère donc que nous ne donnerons
pas suite à cette visite du Dynamo et que nous n'enverrons pas d'équipe
britannique en URSS. Si l'on ne peut faire autrement, envoyons une équipe de
second ordre qui ait toutes les chances d'être battue et qui ne puisse
prétendre représenter toute la Grande-Bretagne. Il y a déjà bien assez de
causes réelles de conflits sans qu'il soit nécessaire d'en créer de nouvelles
en encourageant des jeunes gens à se flanquer des coups de pied dans les
tibias sous les clameurs de spectateurs en furie.
La Tribune, 14 décembre 1945
(1) Le Dynamo de Moscou, équipe de football russe, a effectué en 1945 une
tournée en Grande-Bretagne et rencontré les principaux clubs de football
britanniques.
(2) Pratique (aujourd'hui interdite) consistant à lancer la
balle d'une manière dangereuse pour le gardien de guichet. (N.D.T.)