LETTRE OUVERTE À L’ACADÉMIE DE PARISChère académicienne, cher académicien,
Je t’écris pour te témoigner ma surprise devant l’intitulé de ton projet EPS : « les valeurs de l’olympisme ». Je sais bien que 2004 est une année bissextile, mais de là à revendiquer les valeurs d’une institution financière conquérante pour un projet éducatif… Je me demande s’il s’agit d’une blague ou de naïveté. Le sport, pratique compétitive institutionnalisée, et les jeux olympiques en particulier forment une organisation économique, religieuse, idéologique et colonisatrice de type guerrière. Comment l’ignorer ? La simple lecture de quelques ouvrages éveillerait vos esprits. Les enseignants lisent-ils ?
Compétition institutionnelle
Je sais bien que beaucoup d’enseignants admettent et promeuvent encore, 70 ans après Freinet, les vertus de la compétition, de l’émulation et du classement. La motivation des élèves ne s’en trouverait que meilleure. Certains distribuent encore des bombons (à défaut de médailles en chocolat ?) aux premiers. Mais on serait en droit d’attendre plus de lucidité de la part de conseillers pédagogiques censés conseiller leurs collègues.
Le sport n’est ni un jeu, ni une simple activité physique. Lire, par exemple, Michel Caillat (1) pour un simple résumé d’une énorme littérature sur le sujet. Il s’est travesti des valeurs et pratiques de détente, d’amusement, pour mieux s’imposer comme la seule activité physique existante. Il y a encore 40 ans, on ne disait pas « sport » pour le moindre jogging, ou exercice de remise en forme.
Le sport est un affrontement qui s’est doté de moyens politiques (fédérations, comités, ministères) pour imposer sa vision du monde et sa culture occidentale, dans toutes les régions du monde, et toutes les classes sociales. Il est normal qu’on y retrouve les “ valeurs ” de ce monde politico-économique.Une religion économique
L’argent dans le sport n’est pas un phénomène récent, ni un poison qui serait venu le pervertir. Il a juste pris récemment des proportions phénoménales, à l’image de la fameuse bulle financière, des profits de la bourse ou des salaires des patrons occidentaux. Né au XIXe siècle en Angleterre, le sport est issu du « turf » et des paris d’argent dans les combats de boxeurs et lutteurs. L’ouvrage de C.Pociello (2) le rappelle, et témoigne des usages des pratiques physiques en fonction de la classe sociale, et du capital économique en particulier. 60 millions d’euros de budget pour les JO à Paris : combien pour les sans-logis ? Les JO représentent une foire commerciale mondiale dont toutes les forces de police protègeront les intérêts.
Bien que ces connaissances soient disponibles, pratiquement tout le monde continue d’affecter de l’ignorer, y compris ceux qui se targuent d’être les intellectuels les plus en vue (3). C’est qu’une religion, par définition, interdit de penser à son sujet. Blasphème, que de remettre en cause les « dieux du stade », dont on raconte « l’épopée », « l’autel olympique » (Olympe = montagne des dieux), le « temple du football », la « grand-messe » d’une finale quelconque. Est-il besoin d’une analyse très poussée pour se rendre compte que le sport est la « Religio Athletae » (livre de De Coubertin ”) ?Coubertin : un aristocrate idéologue fasciste
On ne manque pas d’être effaré lorsqu’on compare les écrits du célèbre Baron avec le discours dont on l’entoure. Plusieurs livres lui font rendre gorge de ses idées et de son action. On trouve dans le livre de Jean-Marie Brohm (4) un festival de citations sans équivoque. À propos des jeux de Berlin en 1936, où le monde a acclamé Hitler et son régime : « À Berlin, on a vibré pour une idée que nous n’avons pas à juger, mais qui fut l’excitant passionnel que je recherche constamment. (…) Comment voudriez-vous, dans ces conditions, que je répudie la célébration de la XIe Olympiade ? Puisque aussi bien cette glorification du régime nazi a été le choc émotionnel qui a permis le développement qu’ils ont connu ». En accord avec ses idées : « (…) les JO sont une lutte rude, farouche, ne convenant qu’à des êtres rudes et farouches. Les entourer d’une atmosphère débilitante de conformisme sans passion ni excès, c’est les défigurer, leur enlever toute espèce de signification. Qu’on ne vienne pas parler de jeux accessibles aux femmes et aux adolescents, aux faibles pour tout dire ».
Des « valeurs de l’olympisme » que n’a pas renié l’un des derniers présidents du Comité International Olympique (CIO), Juan Antonio Samaranch, ancien dignitaire du régime fasciste du Général Franco, et affairiste phalangiste (pp189-190).Le sport, c’est la guerre
Comment réfuter le fait que les JO sont la continuation de la guerre par d’autres moyens ? Symboliquement refondés sur le lieu d’une bataille antique, à Marathon, ils se sont installés régulièrement au centre des conflits majeurs du XXe siècle. Berlin nazifiée en 1936, on l’a vu, où les sportifs français ont fièrement tendu le bras devant Hitler. D’une capitale à l’autre des forces de l’axe, Tokyo était prévue en 1940. Anvers (1920), Paris (1924) et Londres (1948), pour faire le pied de nez à l’Allemagne. Moscou (1980), Los Angeles (1984) et Séoul (1988) où la guerre froide a fait rage. Depuis qu’il pense avoir définitivement gagné, la guerre commerciale du capitalisme se déchaîne lors des JO. Coca-cola et Nike triomphent à Atlanta (1996), Adidas à Sydney (2000). Normal, que tout soit bon pour gagner. Plus personne ne peut nier que le dopage soit au cœur du sport. Lors des premiers jeux, en 1896 à Athènes, Spiridon Louys avale un coup de vin rouge avant de s’échapper vers la victoire du marathon. A Los Angeles en 1932, la première du 100m était un homme ! Ben Johnson fut puni pour l’exemple à Séoul en 1988. Mais Florence Griffith-Joyner et Marco Pantani ont payé de leur vie ce passage obligé pour gagner. Ce qui permet au Dr de Mondenard dans son livre « Dopage aux Jeux Olympiques » (5) d’écrire que « la triche est récompensée ».
Impossible, chère académicienne, cher académicien, de vanter les « valeurs de l’olympisme » sans échafauder une mystification camouflant tous ces faits. Pour paraphraser un texte célèbre : « Le sport est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'il est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple.
Le véritable bonheur du peuple exige que le sport soit supprimé en tant que bonheur illusoire du peuple. »
Fabrice
CNT-s.t.e. Paris
(1) Michel Caillat, Le sport, Paris, Coll. "Idées Reçues", Le Cavalier Bleu, 2002.
(2) Christian Pociello, Sports et société, Paris, Vigot, 1981. Il n’en est pas moins devenu ensuite un ardent défenseur des valeurs sportives.
(3) Fabien Ollier, Henri Vaugrand, « Critique des Positions et Dispositions Critiques », X-Alta nº1, janvier 1999, p. 91
(4) Jean-Marie Brohm, Les shootés du stade, Paris, coll. « Les pieds dans le plat », Paris-Méditérannée, 1998, p-p. 178-179.
(5) Jean-Pierre De Mondenard, Dopage aux Jeux olympiques. La triche récompensée, Paris, Amphora, 1996.